:: Deux ans ::

 

J’ai pris deux ans. Deux ans! Pour deux secondes, pour un moment. Un moment de légitime démence. Une cellule avec vue, un peu de baume sur ce regrettable accident, avec vue sur la rue. Deux ans à regarder, au loin, le même panneau routier qui, deux ans, me dira invariablement - que la ville, ma ville, est là, juste à côté, à dix-huit kilomètres seulement. Où que je me déplace dans nos seize mètres carrés, mon regard reste englué aux barreaux. C'est l’insoutenable attente, le vain espoir d’une accélération, d’un autre battement. A la télé, vous avez déjà vu, lorsqu’on précipite le temps, la nuit et le jour se bousculent plusieurs fois en l’espace de quelques secondes, le soleil et la lune fendent l’air comme des balles de golf, les nuages défilent et s’effilochent ou resserrent les rangs, les voitures, frénétiques, fourmillent dans le quadrillage des grandes artères. Ici, rien... Deux ans à compter les secondes, à m’agiter parce que là, dans la rue, les feux de circulation tardent à changer.

Je gribouille sur les murs, on me laisse faire, ce n’est pas subversif, qu’ils disent, qu’ils se trompent : l’expression remet toujours en question. Parfois, entre deux compositions, je caresse le corps fragile de mon compagnon de cellule, Aslan, le lion dans sa langue, je l’appellerais plutôt Civciv, le poussin, tant il est fébrile. Il a dix-neuf ans, c’est un enfant, il vient souvent, pleurer dans mes bras, raconter ses questions, pourquoi je suis là, pourquoi ils ont fait ça, et pourquoi moi ? Je le comprends bien, mais à peine, il ne parle que sa langue et celle de la rue, et je ne suis ni sa mère ni son frère.

Pendant ce temps-là, mon fils à moi, lui, grandit et se pousse des ailes. Quatorze ans dans dix jours. A chacune de ses visites hebdomadaires, une heure avant, je me rince le cerveau, pour paraître calme, cacher ma folie d’être enfermé et pouvoir lui tenir la main sans trembler, quelques instants. Ma femme, c'est différent, quand elle vient, prend toute la place, je n’existe pas. Elle me répète, c’est toujours la même chose, tu nous a mis dans de beaux draps. De beaux draps! Elle peut-être, moi pas. Qu’est-ce qui t’a pris, une telle bêtise ? Question oratoire qu’elle m’oppose. Ne viens plus, je n’ai pas envie de ça.

Aslan passe ses journées à faire des nœuds, l’imaginaire d’un tapis volant. C’est pour bientôt, m’a-t-il dit. Je ne partirai pas avec lui. Et puis, avant de sortir d’ici, il faut que j’efface. Je demanderai une éponge, imbibée de vinaigre, pour laver toutes mes souillures, mes écritures, et ne pas encombrer d’emblée les sens de celui qui prendra ma place : mes musiques insistantes, répétitives, mes mots de travers, mes spirales sans fin.

Mon cœur a faim mais ne cesse de vomir, mon estomac rétrécit, je le nourris à peine. Aslan est parti. Encore un an et six moi, je reste seul, cela vous fera un peu de place. Merci, c’est gentil, je nous croyais surpeuplés. Vous savez, il y a toujours moyen de s’arranger.

Mon fils m’a demandé s’il pouvait se teindre les cheveux en vert. Vert pomme, notez bien. Je lui ai dit, pourquoi pas, mais attends deux mois le printemps, j’aimerais te voir fleurir avant.

 

Ils me l’ont dit, je n’ai pas cru. Ils me l’ont dit : je sors demain. Je répète: je sors demain, je sors demain. Demain. Je me regarde les mains, je sortirai debout, pas demain.

Les trottoirs seront verglacés. Je passerai ma première nuit de liberté à marcher, seul, dans le silence des rues les plus noires, à faire craquer sous mes pas les franges des empreintes gelées, laissées dans la neige par des passants insouciants, et qui ont durci lorsque les derniers rayons du soleil se sont heurtés à l’horizon échancré des grands immeubles de la ville. Je ne rentrerai à la maison qu’une fois ma nuque et mes épaules engourdies par cette longue marche courbée, à emboîter le pas à des étrangers. Puis j’irai me coucher, tout habillé, comme un soldat du front qui s’abandonne, exténué, sur la première litière venue, sans prendre la peine d’en chasser les cafards. Je garderai quelque temps pour moi seul, bien au chaud, ce corps retrouvé, qui m’appartiendra à nouveau. Ce corps qu'à part moi, plus personne peut-être ne désire: vous savez, la nuit, tous les hommes sont gris.

 

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